Quand je craque, je claque ! Cela me remonte immédiatement le moral : le simple fait de me délester des euros que je n’ai pas encore gagnés me donne la grisante impression de vivre dangereusement. Moins j’ai d’argent, plus j’en dépense. Et puis, avec l’automne qui a recouvert Berlin, le gris m’étouffe et la nuit tombe comme le plomb à 16h. Histoire me requinquer, je décide de visiter le plus vieux cimetière juif de Prenzlauer Berg en écoutant les Doors. Le gardien est un charmant vieux monsieur qui lit Kafka sous sa kippa.
Je me balade ensuite le nez au vent sur la Schönhauser Allee. Sous la flotte, novembre oblige. Je n’ai besoin de rien, surtout pas de consommer, au risque d’engraisser mon banquier. Par pur esprit de contradiction avec mon instinct radasse, je m’arrête dans une boutique vintage, en tâtant les fourrures et les longues vestes en mouton retourné. Tiens donc, alors que j’ai trois manteaux qui dorment dans ma penderie, pourquoi ne pas m’en racheter un pour l’hiver qui s’annonce ? Ras-le-bol de marcher des heures dans le froid berlinois, en grelottant. J’essaye plusieurs modèles : trop verdâtre, pas bon pour mon teint de navet anémique, trop militaire, mauvais pour mes penchants dictatoriaux, trop de poils, redhibitoire pour mon hirsutisme génétique. Tapie dans le fonds du magasin devant un miroir flou, je finis par me faire harponner par un vendeur en survêtement, mielleux à souhait. « Z’avez rien de plus court ? Un mini-paletot ? » que j’ergote, rendue suspicieuse par son air bienveillant. En général, le Berlinois lambda aboie.
Comme s’il ne comprenait pas mon allemand balbutiant, Frère sourire me tend un manteau aux tons brun usés, qui m’arrive à mi-mollet. Tellement lourd que j’ai quasiment des courbatures en l’enfilant. Ladite pelisse me va pas mal, je ressemble à une babouchka ukrainienne sur un marché de Kiev. Le col en fourrure est énorme, je m’endormirais bien dedans. La couleur est pas mal mais le paletot reste très seventies, trop babos. Il a même ces fichus bouclettes au bout des manches et en bas. Complètement démodé. Très rétro. En même temps, l’hiver à Berlin, ça pèle. « Il est fait pour vous, avec vos yeux marrons, merveilleux, vraiment. Dans un mois, vous viendrez me remercier tellement il est chaud. Vous pourriez même être nue dessous. » Tu parles d’un argument de vente, Karl !
Je n’ai pas l’habitude de porter du long, c’est comme les talons : comme je marche trop vite, à grandes enjambées, je me vautre régulièrement sur les pavés berlinois. Avec ce tapis sur le dos, je vais me prendre les pieds dedans, c’est assuré, et si possible sur la Castanienallee, rebaptisée ici « Casting Allee » à cause du défilé permanent de branchés locaux. Je me tortille en transpirant sous la toison. « Vous êtes si belle, tout vous va ! », poétise le camelot. Je ressemble à un travelo perdu, loin de ma toundra natale. Il est vraiment bon ce cochon. Je sais que ne le mettrai jamais ce manteau « guerre et paix ». Suis pas Russe mais Française. Je négocie sec, un prix exorbitant. Je sens l’arnaque à plein nez. Et bien pourtant, je l’achète. Je L’ACHETE ! Je paie avec ma carte bleue ! Je tapote mon code ! J’expérimente en direct une altération de ma conscience. Et je souris en plus, à ce voleur ! La pelisse ira rejoindre les talons aiguilles et les porte-jarretelles dans le tiroir des méga-fashion faux pas. Quelle über-gourde je fais ! Maintenant, je dois trouver un tailleur ou me taire à jamais.
